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L'objectif de cet article est de poser quelques
questions à partir d'une brève description
des pratiques et du recours par les professionnels
de santé à une " médiatrice
de santé publique ". Fatima Ayouba,
coauteur de l'article, est une femme, mariée
et mère de famille, d'origine comorienne,
vivant depuis vingt-trois ans en France, et depuis
dix-sept ans sur le site sur lequel elle travaille
aujourd'hui1. Nous allons d'abord rendre compte
de sa trajectoire depuis l'entrée en formation
de " médiation en santé publique
"2 et de quelques exemples d'interventions
au sein desquelles elle a été impliquée
afin de " mobiliser " les publics ou
les " faire participer ".
Bénéfice
de l'insertion au sein d'une formation de "
médiation en santé publique "
Alors que Fatima Ayouba intervenait comme traductrice
auprès d'une conseillère en économie
sociale et familiale au sein d'une association
luttant contre le logement indigne et insalubre,
l'opportunité se présente d'intégrer
une formation de médiation en santé
publique en mai 2002. Cette formation, qui s'est
déroulée sur huit mois, a été
l'occasion d'acquérir des connaissances
sur les enjeux locaux de santé publique
et de créer des liens avec les réseaux
de professionnels des domaines sanitaires et sociaux,
ainsi que celui des autres médiateurs.
Le postulat des promoteurs de ce programme est
que l'intervention professionnalisée d'acteurs,
eux-mêmes issus de " milieux "
où sont vécues des situations de
vulnérabilité sociale, permettrait
d'améliorer l'accès à la
prévention et aux soins des publics précaires3.
D'abord en fournissant une information portée
par un acteur de proximité, et donc bénéficiant
d'une confiance que n'ont pas forcément
les professionnels et/ou leurs institutions d'appartenance.
Ensuite, en permettant, via le recueil de la "
parole " des publics et la connaissance de
leurs conditions concrètes d'existence,
une évolution des représentations
des professionnels. Ces représentations,
et non pas seulement les " comportements
" des publics précaires, expliquent,
en partie, les difficultés voire l'exclusion
de l'information et des soins de certains publics.
Le travail de "
diagnostic " et la " participation "
Le fil conducteur de la méthodologie délivrée
en formation des médiateurs, doit permettre
au projet de santé - de sa construction
à sa mise en place - une " participation
des publics " auquel il s'adresse. Dans le
cas de figure évoqué ici, ces personnes
sont en majorité résidentes d'une
copropriété privée dégradée
des " quartiers nord " de la ville de
Marseille. Le projet est mis en uvre par
l'association Initiatives citoyennes pour l'insertion
au sein de laquelle travaille Fatima Ayouba. Cette
cité, depuis plus de quinze ans en "
plan de sauvegarde " sans que le cadre de
vie évolue pour autant, est en majorité
habitée par des personnes issues des migrations
comoriennes et mahoraises. Les taux de chômage,
de personnes bénéficiaires des minima
sociaux et de familles monoparentales y sont élevés.
Le " public " se caractérise
d'abord par le fait d'affronter des conditions
sociales d'existence marquées par la précarité.
Deux médecins
généralistes pour six mille habitants
La réalisation d'un " diagnostic "4
des difficultés d'interactions entre professionnels
socio-sanitaires et habitants du lieu où
l'action s'inscrit, a permis de dresser plusieurs
constats.
Première difficulté énoncée
par les personnes résidentes : la démographie
médicale. Les territoires de la relégation
connaissent aussi une " désertification
" des structures et des professionnels de
santé. Pour six mille habitants, deux médecins
généralistes sont présents
sur le site : les conditions d'obtention d'une
consultation sont difficiles, certaines personnes
pouvant attendre toute une journée "
chez le médecin ", c'est-à-dire
en faisant la queue dans le couloir d'un immeuble.
Cela a pour conséquence un recours à
l'hôpital jugé " déviant
" par les professionnels, faisant parfois
état
d'explications comportementales, alors même
que les logiques de recours des personnes sont
parfaitement compréhensibles si l'on prend
en compte cet élément de démographie
médicale.
S'agissant des problèmes de santé,
un certain nombre d'entre eux est lié à
l'insalubrité du logement. Logement auquel
est attribué, dans les discours des résidents
et des professionnels, un impact qui concerne
non seulement la santé mentale (troubles
du comportements, etc.), la santé physique
(affections respiratoires, dermatologiques, allergies,
teigne), mais aussi les risques sociaux singuliers
(impact de la sur-occupation sur l'échec
scolaire, " traîner dehors " par
exemple).
Ensuite, des questions d'obstacles linguistiques
sont évoquées par les professionnels
comme par les usagers. Pour ces derniers, l'écart
n'est pas seulement linguistique et culturel,
mais aussi et peut-être surtout social :
la dissymétrie de statut vis-à-vis
des professionnels de santé engendre des
difficultés à poser des questions
lorsque les recommandations ne sont pas comprises.
En retour, il arrive que les professionnels fassent
état d'une " mauvaise observance "
ou d'un mauvais suivi de leurs recommandations.
La notion de " participation " ayant
servi de fil conducteur au diagnostic repose sur
deux éléments. Le premier est l'implication
d'une personne elle-même résidente
de la cité, disposant d'importants réseaux
sociaux et d'une connaissance, à travers
la réalisation de ce travail, des professionnels.
Le second est que la " participation "
du " public " est limitée, dans
ce cadre, au recueil de ses " paroles ".
Les actions menées
À l'issue de ce travail, deux volets d'actions
ont été mis en place. Le premier,
à partir d'une permanence assurée
à la PMI, recouvre des pratiques variées
qui vont d'une aide de traduction linguistique
pendant les consultations au recueil de la parole
des mères de famille quand elles n'osent
pas poser de questions au médecin. Parfois,
les recommandations médicales entrent en
contradiction avec les contraintes d'existence
(par exemple, ouvrir les fenêtres pour faire
entrer l'air quand la facture de chauffage est
extrêmement lourde à payer). Elles
peuvent aussi exposer au non-respect d'autres
conventions sociales, comme c'est le cas pour
les conseils nutritionnels. À partir de
prises de contact à la PMI, des accompagnements
auprès d'autres structures d'offres de
soins sont également initiés.
Le second volet des activités concerne
la participation à des visites à
domicile avec une équipe de pédopsychiatrie
du site. Le responsable de l'équipe, face
aux difficultés rencontrées dans
l'adhésion à la prise en charge
d'enfants d'origine comorienne présentant
un syndrome autistique, a souhaité la participation
d'une médiatrice partageant la langue et
l'origine des parents. L'instauration de ces visites
a eu un impact important sur la prise en charge,
permettant aux parents une meilleure compréhension
des options thérapeutiques offertes par
le médecin et la négociation de
celles-ci. Du fait
de la mise en récit de la manière
dont l'étiologie des symptômes est
perçue et vécue dans l'espace familial,
l'échange entre l'équipe et les
familles5 s'est amélioré.
Un exemple de programme
de dépistage
D'autres interventions concernent des moments
d'informations collectives en direction des personnes
résidant dans le quartier. À titre
d'exemple, la médiatrice de santé
a été contactée dans le cadre
d'une campagne de prévention pour le dépistage
du cancer de l'utérus. La structure financée
pour réaliser cette action a émis
le souhait que des relais de proximité
s'impliquent pour " mobiliser le public ".
Le travail réalisé pour que les
habitantes du quartier se rendent à la
séance d'information est allé bien
au-delà de la diffusion de l'information
à un " réseau de proximité
". D'abord, la médiatrice a insisté
sur les données épidémiologiques
de la maladie, en soulignant que " sans
savoir on peut en mourir alors qu'en allant se
faire dépister on évite la mort
". Le problème a été
présenté comme important, pour contrer
le premier argument du désintérêt
car " la santé, ça intéresse
moins que les problèmes de chômage
ou d'habitat ". Ces données ont
été placées dans un contexte
de contraintes quotidiennes que la médiatrice
partage avec les femmes qu'elle informait ("
les femmes ne s'occupent pas assez de leur
santé, à cause de toutes les difficultés
alors que c'est important "). La gratuité
du dépistage a été invoquée,
ainsi que la proximité de la réunion
ayant lieu dans le quartier, et les possibilités
d'accompagnement par la médiatrice. Enfin,
le fait qu'elle garantisse sa présence
a rassuré ses interlocutrices sur la possibilité
de traduction ou d'explication des discours des
professionnels, en soulignant notamment que "
les questions pourront être posées
sans crainte et que les professionnels seront
là pour répondre à toutes
les questions, il n'y a pas de gêne à
avoir ". Plus d'une quarantaine de femmes
se sont rendues à cette réunion,
alors qu'une première convocation par courrier
avait donné lieu à un échec
patent.
On le voit, le travail de relais ou de mobilisation
ne se limite pas à faire circuler une information.
Cette dernière est restituée par
une personne " de confiance " d'une
manière appréhendable par les femmes,
en insistant sur des arguments non systématiquement
évoqués ou soulignés a
priori par les professionnels.
Un déficit
de reconnaissance
L'inventaire succinct des activités de
médiation ne doit pas masquer la nécessité
de la reconnaissance de l'intervention de la médiatrice.
À ce jour, après deux années
de permanences, la PMI n'a toujours signé
aucune convention officielle avec l'association
qui emploie la médiatrice. Celle-ci ne
participe pas aux réunions d'équipe.
De la même manière, l'hôpital
psychiatrique dont dépend la structure
déconcentrée de pédopsychiatrie
n'a pas offert de cadre de reconnaissance à
l'intervention.
Si toutes ces institutions font état de
l'importance du travail réalisé,
aucune n'est dans une posture de reconnaissance
ou n'offre un espace où un retour puisse
être fait de la perception par ce public
précaire des interventions des professionnels
de santé. La médiatrice arrive aujourd'hui
au terme d'un " emploi aidé "
sans que des perspectives de pérennisation
d'un poste aient été pensées
par les structures pour lesquelles elle travaille
au quotidien.
De surcroît, trop souvent, le recours semble
sous-tendu par une adresse faite à un "
guide indigène " au détriment
de la promotion de son insertion effective dans
l'organisation de la prévention et des
soins. Cette tendance occulte l'apport, caractéristique
de la médiation, des savoirs et savoir-faire
de la médiatrice, qui pourraient avoir
un impact en termes de représentations
et de pratiques que les professionnels ont d'un
public dont les " comportements " sont
parfois décrits comme déconcertants.
Dans un article consacré aux médiatrices
socioculturelles (1), Catherine Delcroix distingue
deux " types idéaux " de médiation.
D'une part, la forme " relais ", qui
apparaît comme une réponse aux difficultés
d'une institution à répondre aux
" demandes spécifiques de populations
fragilisées et diverses ". Le
rôle alors imparti aux médiatrices
est limité à celui d'intermédiaire
entre usagers et agents institutionnels, d'où
le caractère instrumental que peut avoir
la fonction. A contrario, la forme "
critique " suppose de créer ou recréer
des liens, et donc de proposer de " nouvelles
formes de régulation sociale et de dialogue
", débouchant sur une remise en question
des institutions, et interrogeant la norme. La
fonction " relais " de messages de prévention
paraît donc plus facilement légitime,
tandis que l'action critique ou la participation
à la décision en termes d'organisation
des soins est confrontée à plus
de résistances. Par ailleurs, un espace
d'échange autour des conflits de normes
sociales et culturelles apparaît comme singulièrement
difficile à construire.
La médiation interculturelle s'inscrit
dans un cadre souvent qualifié de "
paradoxal " en France (2). L'histoire politique
nationale et le " modèle républicain
" ont pour effet une " reconnaissance
implicite " ou un " déficit de
reconnaissance " du travail des médiateurs
car les institutions sont " souvent arrivées
à assigner à la médiation
interculturelle un rôle qui n'était
peut-être pas le sien : celui de la remédiation
des "déficits", en enfermant
les médiateurs dans un rôle d'auxiliaires
du monoculturalisme institutionnel "
(3).
Ainsi, " participer " dans le domaine
de la santé comme dans d'autres revient
trop souvent à ne se préoccuper
que de la manière dont des publics peuvent
" mieux entendre " les messages des
institutions et des professionnels, au détriment
de ce qu'ils auraient à en dire.
Pour passer du relais à la promotion d'une
démarche critique, encore faudrait-il qu'un
espace soit pensable et possible en termes de
participation, qui ne se réduise pas à
la convocation par les institutions d'habitants
sommés de participer, de se " mobiliser
". Ce que le sociologue Jacques Donzelot
nomme " notre manière de faire
de la participation un devoir plutôt qu'un
moment de construction d'un pouvoir "
(4).
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